On associe la lingerie à la séduction. Son histoire raconte autre chose, et je la trouve plus intéressante : celle d'un vêtement inventé pour libérer les corps, par une femme qui avait fait la Commune. Savoir d'où elle vient change ma façon de la photographier.
1889 : une communarde coupe le corset en deux
Eugénie Sardon, dite Herminie Cadolle, naît dans le Loiret en 1842 et commence sa vie professionnelle comme ouvrière corsetière. En 1871, pendant la Commune de Paris, elle rejoint le Comité de vigilance des femmes du dix-huitième arrondissement et se lie d'amitié avec Louise Michel.
Militante de l'émancipation des femmes, elle est convaincue qu'il faut les sortir de l'armure du corset. En 1889, pendant l'Exposition universelle qui voit s'élever la tour Eiffel, elle présente le corselet-gorge : le corset coupé en deux, une partie basse pour la taille, une partie haute qui soutient la poitrine par des bretelles passant sur les épaules. Le brevet est déposé le 16 juillet 1898.
Ce que cette origine change à mon regard
La lingerie n'a donc pas été conçue pour être vue. Elle a été conçue pour permettre de respirer, de bouger, de travailler. Sa charge érotique est venue plus tard, par un glissement culturel, et cette charge a fini par recouvrir entièrement le vêtement au point d'en effacer la fonction première.
Photographier de la lingerie en ignorant cette histoire, c'est ne photographier que le glissement. La photographier en la connaissant m'ouvre un registre plus large : celui du confort, de la matière contre la peau, du geste d'enfiler ou de retirer, de l'aisance retrouvée. Ce n'est plus une image de séduction, c'est une image d'appartenance à son propre corps. C'est celle-là que je cherche.
Trois registres, que je ne confonds pas
Le registre publicitaire. Celui des campagnes de marques : le vêtement est le sujet, la personne est le support. Le corps y est standardisé parce qu'il doit permettre la projection du plus grand nombre. C'est efficace pour vendre, et totalement inadapté à une séance personnelle.
Le registre glamour. Hérité du Hollywood des années 1940, puis des studios de portrait des années 1990. Pose codifiée, lumière flatteuse, retouche marquée. Il produit des images spectaculaires et un peu impersonnelles : on y reconnaît d'abord le style, ensuite la personne.
Le registre intime. Le sujet n'est ni le vêtement ni la pose. C'est la relation de quelqu'un avec son propre corps, à un moment donné. La lingerie y redevient ce qu'elle était chez Cadolle : un objet fonctionnel, choisi, qui accompagne un corps au lieu de le mettre en scène. C'est le registre le plus difficile, parce qu'il ne repose sur aucune recette.
Ce que je vous demande d'apporter
Le contre-intuitif d'abord : la lingerie achetée pour l'occasion donne rarement les meilleures images. Elle est neuve, elle ne tombe pas encore bien, et surtout elle n'appartient à personne. Une pièce portée, une chemise d'homme, un drap, une matière, coton, lin ou maille, produisent souvent des photographies plus justes qu'un ensemble de dentelle sorti de son emballage.
Le critère n'est pas l'élégance de la pièce, c'est ce qu'elle provoque chez celle ou celui qui la porte. Cela se voit à l'image, et cela ne se simule pas.
- RetroNews (BnF), La femme qui inventa le soutien-gorge moderne.
- Google Arts & Culture et INPI, brevet 1BB279823 déposé le 16 juillet 1898 par Eugénie Herminie Cadolle née Sardon.
- France Pittoresque, d'après Michel de Decker, 12 corsets qui ont changé l'Histoire, 2011.
- Musée des Arts décoratifs, Paris, collections de mode et de textile.
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